Au Sénégal, et plus particulièrement à Dakar, la saison des pluies demeure une période préoccupante pour les habitants de la capitale en raison d’un problème persistant depuis des décennies : les inondations.
À Dakar, le manque ou l’insuffisance des infrastructures d’assainissement constitue un facteur aggravant, en limitant l’évacuation des eaux pluviales et en favorisant leur stagnation lors de fortes précipitations. Cette situation entraîne des conséquences sanitaires, économiques et urbaines, notamment la dégradation des voies et les risques liés aux eaux stagnantes. Elle révèle ainsi une double responsabilité : institutionnelle, à travers la planification, la réalisation et l’entretien des infrastructures, et collective, à travers le civisme et le respect des réseaux, souvent obstrués par les déchets. La lutte contre les inondations nécessite donc une approche globale combinant infrastructures adaptées, entretien régulier et sensibilisation des citoyens.
Le manque d’assainissement : une problématique persistante.
Avant d’identifier à qui imputer la responsabilité, il est impératif de comprendre que tout projet de construction ou d’aménagement doit, selon sa nature et son contexte, prendre en compte les caractéristiques du terrain et la gestion des eaux, notamment les eaux pluviales.
L’eau constitue le principal défi pour l’ingénieur : il ne s’agit pas de la défier, mais de concevoir des solutions pour la contourner ou en tirer parti afin de concrétiser le projet.
Pour les projets concernés, un dispositif d’assainissement adapté doit être prévu dès la conception afin de gérer les eaux usées et pluviales. Cette étape cruciale n’est malheureusement pas systématiquement mise en œuvre dans toutes les zones de Dakar, ce qui représente déjà un problème pour une ville à forte densité de population.
Selon le système mis en place, les eaux usées et pluviales peuvent être gérées par des réseaux distincts ou par des dispositifs complémentaires. Dans tous les cas, ces ouvrages sont conçus pour des conditions et des capacités données (démographie, densité de population, pluviométrie, consommation des habitants). Lorsque la population augmente rapidement, que la ville s’étend et que les surfaces imperméabilisées se multiplient, les quantités d’eau à évacuer augmentent également. Le réseau peut alors se retrouver dépassé, notamment lors de fortes pluies.
Un réseau d'assainissement n'évacue donc pas l'eau instantanément.
On peut simplifier le processus ainsi :
Pluie → ruissellement → collecte → regards → conduites → évacuation
Une accumulation temporaire après un épisode pluvieux important ne signifie donc pas automatiquement que l'infrastructure a échoué.
Quand l'eau reste après la pluie, parle-t-on forcément d'inondation ?
Lorsqu’une forte pluie tombe et que l’eau s’accumule dans une rue, on parle souvent immédiatement d’« inondation ». Pourtant, toute accumulation temporaire d’eau après une pluie n’est pas nécessairement une inondation.
Une simple stagnation peut se produire lorsque l’eau de pluie met un certain temps à s’évacuer, notamment lorsque les caniveaux, les regards ou les réseaux d’évacuation sont insuffisants ou momentanément saturés. Si l’eau reste uniquement sur la chaussée pendant une courte période, sans atteindre les habitations ni provoquer de dommages importants, il est plus juste de parler de stagnation ou d’accumulation temporaire des eaux pluviales.
On peut davantage parler d’inondation lorsque l’eau déborde de son cheminement habituel et envahit des zones normalement sèches, comme les maisons, les commerces, les routes, les terrains ou les espaces publics, avec des conséquences sur les personnes, les biens ou les infrastructures.
Pour apprécier la gravité d’une situation, il faut donc prendre en compte plusieurs éléments : la quantité d’eau accumulée, sa hauteur, son étendue, la durée de présence de l’eau et surtout ses conséquences.
Pourquoi l'ingénieur est-il systématiquement pointé du doigt ?
Lorsqu’une infrastructure rencontre un problème, on entend rapidement :
« L’ingénieur n’a pas bien fait son travail. »
Cette réaction est compréhensible : l’ingénieur est perçu comme celui qui conçoit, calcule et garantit le bon fonctionnement de l’ouvrage. Mais, en réalité, une infrastructure ne dépend jamais du seul travail de l’ingénieur. Entre les études et le fonctionnement réel d’un ouvrage, plusieurs étapes et plusieurs intervenants se succèdent :
Maître d'ouvrage → bureaux d'études → entreprises → contrôle → supervision / maîtrise d'œuvre → réception → exploitation → entretien → usagers
Une erreur peut donc apparaître à différentes étapes de cette chaîne : conception inadaptée, mauvaise exécution, défaut de contrôle, manque d’entretien ou encore évolution des conditions depuis la conception de l’ouvrage.
Cela ne signifie pas que l’ingénieur ne peut jamais être responsable. Lorsqu’une faute de conception ou de dimensionnement est avérée, sa responsabilité doit être examinée. Mais attribuer systématiquement un problème à l’ingénieur sans analyser l’ensemble du processus revient à simplifier une réalité bien plus complexe.
Après la conception, il y a la réalité du terrain…
C’est ici que la question du civisme prend toute son importance. Une infrastructure peut être correctement conçue et construite, mais son fonctionnement dépend aussi de la manière dont elle est utilisée et entretenue.
Les déchets abandonnés dans les rues peuvent être entraînés par les eaux pluviales vers les ouvrages de collecte :
- sachets plastiques ;
- bouteilles ;
- emballages ;
- déchets ménagers ;
- déchets organiques ou carcasses ;
- autres détritus.
Lorsqu’ils atteignent les regards ou les réseaux, ils peuvent réduire leur capacité d’évacuation ou provoquer des obstructions. Le problème n’est donc plus uniquement une question de dimensionnement. Il devient également une question de comportement collectif.
Il ne s’agit pas de dire :
« La population est responsable des inondations. »
Mais de rappeler une réalité :
Une infrastructure publique ne peut pas fonctionner correctement si son environnement est continuellement dégradé par les comportements humains.
Le civisme devient alors une composante essentielle du bon fonctionnement de l’infrastructure.
Construire ne suffit pas : il faut entretenir
On parle beaucoup de construction d'infrastructures mais moins de ce qui vient après. Un réseau d'assainissement ne fonctionne pas selon le principe :
Construire → oublier
Il faut plutôt penser :
Construire → contrôler → exploiter → entretenir → curer → surveiller
Le curage et l'entretien ne sont donc pas des détails secondaires. Ils font partie intégrante du fonctionnement d'un système d'assainissement. Un réseau dont les ouvrages sont obstrués ou insuffisamment entretenus ne peut pas être évalué uniquement à partir de ses plans de conception. Mais au-delà des professionnels qui la conçoivent, la réalisent ou la contrôlent, une infrastructure est avant tout un bien destiné à la collectivité. Elle est construite pour répondre aux besoins de tous, et son bon fonctionnement concerne donc chacun d’entre nous.
Quelle que soit notre casquette, ingénieur, entrepreneur, décideur, agent public ou simple usager, nous avons tous un rôle à jouer dans la préservation des infrastructures qui nous servent au quotidien. Le vivre-ensemble doit donc primer : les infrastructures sont des biens collectifs, et leur préservation relève d'une responsabilité partagée.
Une infrastructure n'est pas un produit que l'on construit une fois pour toutes. C'est un système qui doit être suivi, entretenu et adapté au cours du temps.
Alors, qui est vraiment responsable ?
Nous ne sommes plus à l’étape de pointer du doigt un responsable et d’alimenter des débats stériles. Si ces débats ne débouchent pas sur des actions concrètes, à quoi servent-ils ? Il est temps de faire du civisme une priorité. Dans tous les domaines, sans un minimum de responsabilité individuelle et d’implication, les résultats ne seront jamais à la hauteur de nos ambitions.
Commençons simplement par regarder autour de nous : nos rues, nos caniveaux, nos égouts, les couvercles volés ou dégradés, les déchets qui s’accumulent.
Si nous continuons sur cette lancée, à quoi ressemblera Dakar dans dix années ? Sera-t-elle toujours aussi habitable ? Pourrons-nous continuer à accueillir des événements internationaux dans de bonnes conditions ? Notre secteur touristique pourra-t-il réellement se développer ? Et la santé ?
Ces questions ne concernent pas uniquement les pouvoirs publics, les ingénieurs ou les entreprises. Elles nous concernent tous. Commençons par de petites bonnes actions. Cherchons à poser, chacun à notre niveau, des gestes qui peuvent contribuer à résoudre ces problèmes.
Chaque déchet jeté à la poubelle, aussi insignifiant soit-il, est un geste qui participe à la protection de notre environnement et à l’amélioration de nos conditions de vie.
Une ville ne se construit pas uniquement avec du béton, des routes et des réseaux. Elle se construit aussi avec le civisme de ceux qui l’habitent.
Le problème des inondations ne se résume donc pas à la présence ou à l’absence d’un canal ou d’une canalisation. Il faut également observer la ville dans laquelle cette infrastructure évolue : comment elle s’est développée, comment les sols ont été occupés, comment l’eau peut circuler et comment les ouvrages sont entretenus.
