Introduction
Dans un contexte de forte pression foncière, la surélévation constitue une solution particulièrement attractive : plutôt que d'étendre un bâtiment au sol, pourquoi ne pas construire un niveau supplémentaire sur une structure existante ?
Sur le papier, l'opération peut sembler relativement simple. Dans la réalité, elle soulève une question fondamentale :
- Peut-on simplement ajouter un étage à un bâtiment existant parce que sa structure semble capable de le supporter ?
- La surélévation envisagée est-elle réellement autorisée par les règles d'urbanisme applicables à la parcelle et au bâtiment existant ?
La difficulté devient encore plus importante lorsque les documents de conception initiaux sont absents ou incomplets. Plans de coffrage, plans de ferraillage, notes de calcul, étude géotechnique ou caractéristiques des matériaux peuvent ne plus être disponibles. Pourtant, l'absence de ces documents ne signifie pas que le bâtiment est incapable de supporter une extension. Elle signifie surtout que son niveau de connaissance est insuffisant pour prendre une décision sans investigation complémentaire.
Cette problématique s'inscrit dans un contexte plus large de qualité et de sécurité du parc bâti. Au Sénégal, plusieurs rapports et articles de presse ont documenté l'importance des désordres liés à la construction et aux bâtiments présentant des risques. Un article de la BBC, s'appuyant notamment sur des données du ministère de l'Urbanisme, rapportait ainsi plusieurs dizaines d'effondrements et de nombreuses victimes au cours des dernières années (BBC News Afrique, La précarité : construire avec les moyens du bord, 2025). L'Inspection Générale des Bâtiments avait également relevé, lors de campagnes d'inspection, une proportion importante de bâtiments ne satisfaisant pas aux normes en vigueur (Le Quotidien, Construction à Dakar : 80 % des bâtiments pas aux normes).
Dans ce contexte, la surélévation d'un bâtiment existant ne devrait pas être abordée comme une simple opération de construction. Elle doit être considérée comme une modification du fonctionnement d'une structure existante, nécessitant une évaluation préalable de sa capacité à supporter les nouvelles sollicitations.
Un étage supplémentaire ne concerne pas uniquement l'étage ajouté
Lorsqu'un niveau supplémentaire est construit, les nouvelles charges ne restent évidemment pas au niveau supérieur. Elles sont progressivement transmises à l'ensemble de la structure. Dans un bâtiment courant en béton armé, les charges sont transférées des dalles vers les poutres, puis vers les poteaux et enfin vers les fondations, qui les transmettent au sol. Ajouter un étage signifie donc augmenter les sollicitations dans une grande partie de cette chaîne porteuse. Les poteaux des niveaux inférieurs peuvent notamment voir leur effort normal augmenter. Les poutres et les nœuds structuraux peuvent également être affectés par la redistribution des efforts. Enfin, les fondations doivent transmettre au sol une charge supérieure à celle pour laquelle elles avaient été initialement sollicitées.
C'est pourquoi la question ne devrait pas être uniquement : Les nouveaux poteaux peuvent-ils supporter l'étage supplémentaire ? mais plutôt :
L'ensemble du système porteur existant peut-il reprendre les nouvelles sollicitations ?
Les vérifications des éléments en béton armé doivent notamment être conduites conformément aux principes de calcul applicables aux structures en béton, tels que ceux définis dans l'Eurocode 2 (EN 1992-1-1, Eurocode 2 — Calcul des structures en béton).
Le bâtiment tient debout depuis des années, mais peut-on pour autant lui ajouter un étage ?
Un raisonnement revient fréquemment lorsqu'une extension verticale est envisagée :
Le bâtiment existe depuis longtemps et il n'a jamais eu de problème. Il peut donc probablement supporter un étage de plus.
Cette conclusion est pourtant insuffisante.
Le fait qu'une structure ait fonctionné correctement jusqu'à aujourd'hui démontre qu'elle a résisté aux sollicitations auxquelles elle a été soumise. Cela ne permet pas automatiquement de déterminer sa capacité résiduelle face à une augmentation des charges. Une structure existante possède une histoire. Elle peut avoir subi des modifications, des changements d'usage, des dégradations, des infiltrations ou encore des phénomènes de corrosion. Ses propriétés réelles peuvent également différer des hypothèses retenues lors de sa conception initiale.
L'évaluation d'une structure existante doit donc tenir compte de son état réel et des nouvelles conditions auxquelles elle sera soumise. L'ISO 13822:2010 fournit précisément un cadre pour l'évaluation des structures existantes lorsqu'une modification de leur utilisation ou de leurs conditions de chargement est envisagée (ISO 13822:2010, Bases du dimensionnement des structures existantes).
Le problème invisible : les fondations
Parmi les éléments les plus importants à vérifier figurent ceux que l'on ne voit presque jamais : les fondations. Lorsqu'un bâtiment est déjà construit, il est facile de concentrer l'attention sur les éléments visibles : poteaux, poutres, dalles ou murs porteurs.
Pourtant, les fondations jouent un rôle déterminant dans la faisabilité d'une surélévation. Une augmentation des charges entraîne une augmentation des efforts transmis au sol. La question devient alors de savoir si les fondations existantes disposent d'une capacité suffisante et si le terrain peut reprendre ces nouvelles sollicitations sans provoquer de tassements incompatibles avec le comportement de la structure.
Une fondation peut ainsi présenter une capacité portante suffisante vis-à-vis de la rupture tout en générant des tassements trop importants. Des tassements différentiels entre différents appuis peuvent également provoquer des sollicitations supplémentaires dans les éléments structuraux.
Ces vérifications relèvent notamment des principes de l'Eurocode 7, qui encadre l'évaluation géotechnique des fondations et les vérifications liées à la capacité portante et aux états limites (EN 1997-1, Eurocode 7 — Calcul géotechnique).
Le risque d'une surélévation peut donc se trouver plusieurs mètres sous le bâtiment, à un endroit que personne ne voit.
Sans plans, pas de suppositions : il faut investiguer
- Que faire lorsqu'aucun plan de ferraillage n'est disponible ?
- Lorsqu'on ne connaît pas précisément la résistance du béton ?
- Ou lorsque les dimensions des fondations sont inconnues ?
La mauvaise réponse serait de considérer automatiquement des valeurs théoriques comme si elles décrivaient parfaitement l'ouvrage existant. La bonne approche consiste à réduire progressivement les incertitudes.
Une première étape consiste à rechercher toutes les informations disponibles : plans anciens, notes de calcul, rapports de contrôle, études géotechniques, documents de chantier ou modifications réalisées ultérieurement.
Lorsque ces informations ne sont pas disponibles, des investigations sur l'ouvrage deviennent nécessaires : relevés géométriques, inspection visuelle, reconnaissance des fondations, localisation des armatures et caractérisation des matériaux.
Pour le béton, la série NF EN 12504 définit notamment différentes méthodes d'essais permettant d'évaluer les propriétés du béton dans les structures existantes, notamment par carottage, essais sclérométriques ou mesures ultrasoniques (NF EN 12504, Essais pour béton dans les structures, parties 1 à 4).
L'objectif n'est donc pas de remplacer les documents manquants par des suppositions, mais de reconstituer progressivement une connaissance suffisamment fiable de la structure existante.
Une fissure visible n'est pas le seul indicateur de risque
L'inspection visuelle reste indispensable. Elle permet de rechercher des fissures, déformations, épaufrures, traces de corrosion, infiltrations ou autres désordres.
Mais elle possède une limite fondamentale : tout ce qui est important pour le calcul n'est pas nécessairement visible.
Une inspection visuelle ne permet pas, à elle seule, de connaître avec certitude :
- la quantité et le diamètre des armatures ;
- la profondeur réelle des fondations ;
- les dimensions exactes des semelles ;
- la résistance réelle du béton ;
- les caractéristiques mécaniques du sol ;
- l'état interne de certaines armatures.
C'est précisément pour cette raison que l'évaluation des structures existantes nécessite de combiner les informations documentaires, les observations sur site, les investigations et les vérifications structurales (ISO 13822:2010).
Une démarche qui devrait précéder toute surélévation
Avant de commencer les travaux, une démarche rationnelle pourrait donc être organisée en plusieurs étapes.
- Connaître l'existant — rechercher les plans, notes de calcul, études géotechniques et documents disponibles.
- Observer l'ouvrage — réaliser une inspection permettant d'identifier les éventuels désordres ou modifications.
- Investiguer les éléments inconnus — reconnaître les fondations, caractériser les matériaux et localiser les armatures lorsque cela est nécessaire (NF EN 12504).
- Reconstituer le système structural — identifier le cheminement des charges et établir une descente de charges cohérente.
- Vérifier la structure existante — évaluer les éléments structuraux conformément aux règles de calcul applicables, notamment l'Eurocode 2 pour les structures en béton (EN 1992-1-1).
- Vérifier les fondations et le sol — s'assurer que les nouvelles sollicitations restent compatibles avec les capacités géotechniques et les critères de tassement (EN 1997-1).
- Prendre une décision — la conclusion peut être favorable, favorable sous certaines conditions, ou conduire à la nécessité d'un renforcement avant toute surélévation.
Conclusion
Une surélévation n'est donc pas simplement un étage que l'on ajoute à un bâtiment existant. C'est une modification des sollicitations auxquelles l'ensemble de la structure est soumis. Lorsqu'il n'existe aucun dossier de conception, le problème devient encore plus complexe : il faut alors remplacer l'information manquante par des investigations permettant de caractériser au mieux l'ouvrage existant.
Le véritable danger est peut-être de confondre deux notions très différentes :
« Le bâtiment tient debout » et « Le bâtiment a été vérifié pour supporter ce que nous voulons lui ajouter ».
Ces deux affirmations ne sont pas équivalentes. Avant de demander combien coûtera l'étage supplémentaire, il faudrait peut-être commencer par demander :
Qu'est-ce qui, dans le bâtiment existant, va réellement porter cet étage ?
La sécurité d'une surélévation ne commence donc pas avec le premier coup de marteau ou la première poutre. Elle commence par le diagnostic.
